RÉSISTANCES

"Résistances" 330 x 210 cm. 2001. acryliques sur toile libre

Au départ il y a la toile brute de lin écru; vaste étendue neutre, champ d'action encore libre de toute contrainte, disponible.

 

 

Ensuite vient le premier geste. Celui du visiteur invité à imprimer sa marque ; Beñat Achiarry , puisque c'est lui notre visiteur, se laisse emplir de la clarté du soleil matinal sous le feuillage du vieux chêne, puis se penche lentement dans une inspiration tranquille et profonde ; ses mains vigoureuses se saisissent de l'étoffe que ses pieds maintiennent fermement au sol. Une lutte silencieuse s'engage, respectueusement, suivant pourrait-on croire, une ordonnance secrète ; les mouvements s'enchaînent jusqu'à l'immobilité d' une tension au bord de la rupture. Puis désertant la toile un instant, il tourne autour, l'air de rien, et se décide à nouveau, tout à coup, sans précipitation.

 

A l'invitation de Beñat, c'est à deux maintenant que le geste se construit, équilibre de forces complémentaires dans un soka-tira paisible.

La toile plie mais ne rompt pas. Elle ne subit pas les effets, elle réagit ; en un mot, elle résiste .

 

Aux différents moments, sur les faisceaux couchés, les arrêtes vives ou alanguies, chaque mouvement est matérialisé dans son dynamisme par une trace - témoin .

 

 

L'impulsion de cette rencontre se prolonge les jours suivants par le travail de peinture.La couleur investit la surface, se répand, gagne du terrain, se coule le long des plis marqués, des interstices ; elle prolifère, se ramifie, végétation obstinée opposant sa résistance vitale à l' hostilité environnante.
Le pinceau progresse difficilement, freiné dans son déplacement par le frottement sur la trame épaisse, prématurément usé sur le grain rugueux de la toile rebelle qui résiste à ses assauts.
C'est un affrontement total qui s'engage , entre le vide et le plein, la réserve et l'engorgement.
Une cartographie apparaît livrant ses replis ravinés, ses reliefs érodés et ses crêtes aiguisées. Le regard passe à vol d'oiseau de l'ombre à la lumière, du dissimulé au révélé, de l'éteint à l'éclatant.
Parfois les couleurs s'imposent : ici un rougeoiement rayonne émanation improbable d'une résistance électrique ; là, l'épiderme de la toile se marbre d'un violacé d' ecchymose ; ailleurs, la couleur semble se retirer dans les profondeurs de la trame passant de la peinture à la teinture ; elle disparaît, absorbée par le support, comme une eau dans le sable, mais demeure par bribes, fragments écaillés qui nous parlent du reste, non de ce qui reste mais bien de ce qui a disparu ; de larges aplats s'allongent, s'étirent, se déchirent, membranes devenues translucides à force de tensions.
Au delà même des lisières, chaîne et trame passant dessous, reprenant le dessus, retracent le cours de l'action, figent la rencontre, et la mémoire glisse, coule, et se raidit sur le fil.

Sur la paroi flottante les gestes se chevauchent comme autant de signes de passage ; la main se fait caressante sur le flanc estompé, la couleur se fait douce et accueillante ; les formes jaillissent des plis devenus chamaniques, échos des premières traces de l' homme capable d'inventer, en peignant, un des premiers actes de résistance.